La cécité intellectuelle : Quand le savoir nous éloigne de Dieu
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Aujourd'hui, j'aimerais vous parler d'une forme particulière de cécité : la cécité intellectuelle.
Observez l'époque dans laquelle nous vivons aujourd'hui. C'est un temps que l'Église n'a jamais connu tout au long de son histoire : les sommets les plus élevés de la pensée théologique nous sont désormais pleinement ouverts. Nous sommes entrés dans une sorte de « paradis intellectuel » : n'importe quel livre des Saints Pères, n'importe quelle analyse dogmatique d'une extrême complexité se trouvent aujourd'hui à portée de clic. Nous sommes devenus d'une érudition impressionnante. Nous jonglons avec les termes théologiques, nous débattons des plus fines subtilités des canons.
Mais voilà le paradoxe : alors que nos têtes sont saturées d'informations jusqu'au bord, nous demeurons étrangement vides à l'intérieur.
Remarquez-le bien : aujourd'hui, le moindre séminariste dispose de plus de connaissances factuelles que saint Jean Chrysostome au IVᵉ siècle. Au cours de notre vie, nous avons lu plus de livres que tous les Grands Cappadociens réunis n'en ont lu durant toute la leur. Pourtant, notre vue spirituelle, comparée à celle de ces ascètes égyptiens illettrés des premiers siècles du christianisme, n'est qu'une vue de taupe face à leur regard d'aigle. Nous sommes devenus clairvoyants sur le plan intellectuel, mais nous restons aveugles sur le plan spirituel.
Pourquoi donc le savoir ne nous rapproche-t-il pas de Dieu ? Pourquoi va-t-il parfois, au contraire, jusqu'à nous en éloigner ?
Les raisons en sont sans doute nombreuses, mais j'aimerais attirer votre attention sur l'une d'entre elles — une raison à laquelle on ne prête généralement guère attention : nous en sommes venus à considérer la lecture comme un simple processus d'accumulation de données.
Cela nous paraît naturel, mais c'est en réalité un phénomène très récent. Il faut bien comprendre que la lecture en tant que pratique de masse n'est apparue qu'au XIXᵉ siècle. Avant cela, lire était une activité extrêmement coûteuse. Les livres — qui, jusqu'au XVᵉ siècle, étaient exclusivement manuscrits — ne pouvaient être acquis que par des personnes très fortunées, par des paroisses ou par la haute aristocratie. La lecture se faisait toujours à voix haute. On lisait à haute voix même lorsqu'on était seul avec soi-même. D'ailleurs, au IVᵉ siècle, saint Augustin fut profondément surpris et stupéfait de voir saint Ambroise de Milan lire silencieusement, sans prononcer le moindre mot. C'était pour lui un phénomène à ce point exceptionnel qu'il ne l'avait jamais observé auparavant.
La situation s'est évidemment métamorphosée depuis un siècle. Nous avons entraîné notre cerveau au balayage horizontal du texte. Nous absorbons rapidement l'information, nous cochons la case « lu », et nous continuons d'aspirer le contenu des livres.
Mais dans l'Église, personne n'a jamais lu de la sorte. Dans la tradition patristique, la lecture n'était pas un moyen d'extraire des données. C'était un moyen, ou plutôt un instrument de transformation de la conscience. La lecture a toujours été méditative : non pas un balayage horizontal du texte, mais une immersion verticale dans le sens du texte lu. On n'y cherchait pas de nouveaux faits, mais un point d'appui pour le repentir.
C'est précisément ainsi qu'il faut lire l'Évangile. C'est ainsi qu'il faut lire les prières. C'est ainsi qu'il faut lire les Saints Pères. Ici, ce n'est pas l'information qui importe, mais l'esprit même : il faut s'imprégner de ce qui se trouve entre les lignes. L'information, nous l'oublierons ; mais de l'Esprit, nous serons imprégnés. Il faut entendre cet écho qui résonne dans le cœur après chaque paragraphe lu. C'est pourquoi la lecture doit être jalonnée de silence, l'hésychia et de méditation.
Nous confondons un esprit rempli avec un esprit illuminé ; ce sont pourtant deux réalités totalement différentes.
Un autre de nos problèmes réside dans le fait que nous possédons un savoir descriptif — le savoir d'un observateur extérieur. Dans la théologie contemporaine, Dieu se retrouve transformé en objet d'étude, en un fichier parmi d'autres, rangé dans le dossier de notre vision du monde. Les saints, eux, possédaient un savoir existentiel. Pour eux, Dieu demeurait toujours une Personne avec laquelle on cherche la rencontre, et non un sujet de recherche. Notre intellect perçoit les limites et les enchaînements logiques ; mais seul un cœur vivant et aimant peut percevoir la présence divine.
Aujourd'hui, la théologie étudie Dieu tout comme les physiciens étudient le monde des particules élémentaires. Dans un accélérateur, le physicien ne capte pas l'essence même de la particule, mais seulement sa trace, un éclat sur le détecteur. De la même manière, dans une théologie spéculative de cabinet, nous étudions Dieu à travers son reflet dans l'architecture des catégories logiques. Ces deux démarches tentent de forcer la vérité à se manifester par une tension artificielle : soit par une tension physique, à des vitesses proches de celle de la lumière comme en physique, soit par le choc intellectuel des concepts dans l'espace du texte, comme cela se produit aujourd'hui en théologie.
Mais le risque majeur y est identique : le chercheur peut confondre le modèle mathématique ou le système dogmatique avec la réalité elle-même — substituant ainsi l'étude d'une fiche technique à la rencontre vivante. En cherchant à calculer Dieu, nous édifions des barricades de concepts. Mais ces barricades finissent curieusement par nous masquer le Dieu vivant Lui-même.
C'est là que réside la forme la plus dangereuse de cécité théologique : la cécité du palais des miroirs. C'est lorsque le théologien ne voit plus Dieu dans l'Écriture, mais seulement le reflet de ses propres connaissances qui se superposent les unes aux autres. Son esprit devient alors un filtre qui ne laisse passer que ce qui s'ajuste à sa propre compréhension. Quant à l'orgueil intellectuel de certains pseudo-théologiens, il agit véritablement comme une cataracte : il opacifie tellement leur regard qu'il le rend absolument imperméable au Dieu vivant.
Et si encore cela ne concernait qu'eux ! Mais ces aveugles en entraînent d'autres à leur suite, les guidant tout droit au fond de l'abîme infernal, et c'est bien cela qui est terrifiant. Toute théologie du relativisme (au nom d'un amour dévoyé), toute négation du caractère absolu de la Vérité, toute prétention à la supériorité sur autrui (telle que l'affirmation d'une suprématie du Patriarcat de Constantinople sur les autres), toute justification du conformisme envers les pouvoirs séculiers au détriment des dogmes et des canons, toute légitimation du mensonge prétendant servir « au salut de l'Église », toute justification du mal, sous quelque forme que ce soit, est toujours une théologie diabolique. La cécité de ces « experts » est bien plus redoutable que celle des ignorants.
De manière générale, lorsqu'un dogme ou un canon isolé se fige en une formule desséchée, et que l'expérience vivante de la foi se transforme en idéologie, s'installent les ténèbres les plus profondes. C'est la posture du pharisien, intimement convaincu d'être dans la lumière. Même si le Seigneur Dieu Lui-même lui apparaissait pour lui dire « tu as tort », il se mettrait à disputer avec Lui.
Pourquoi vous dis-je tout cela ? Pour mieux l'assimiler moi-même et pour vous rappeler que nous ne devons pas lire pour savoir davantage, mais pour être transformés et devenir autres. On peut passer sa vie entière à lire et mourir tout aussi insensé et ignorant.
Laissons Dieu être Dieu, et non un personnage au sein de nos constructions conceptuelles. Et le problème n'est pas seulement que nous manquions de discernement, mais que nous avons adopté un angle de vision théologique qui bannit de notre vie la lumière, l'amour et le sens.
La guérison d'une telle cécité commence là où s'arrête notre autosuffisance, et où s'élève notre prière sincère : « Seigneur, accorde-moi de voir mes fautes ». La connaissance de soi et un juste regard porté sur soi-même : voilà le gage d'une vie agréable à Dieu. Ce sont précisément ces fondements que nous enseignent les écrits du saint évêque Ignace (Briantchaninov).