La demande la plus universelle

La demande la plus universelle

Toute personne ayant ouvert ne serait-ce qu'une fois un livre de prières orthodoxe ou prêté attention à la liturgie n'a pu manquer de remarquer que la demande « Kyrie eleison ! » revient plus souvent que les autres. « Seigneur, fais-nous miséricorde ! » – cette brève prière retentit des dizaines, voire des centaines de fois au cours d'un seul office. Pourquoi cela ? Est-ce un hasard ? Non, cela renferme un profond sens spirituel – une leçon ecclésiale de la plus haute importance.

L'Église, comme une mère qui aime ses enfants, a mis dans la bouche de ses fils et filles, par la sagesse de l'Esprit Saint, cette demande avec une telle fréquence, parce qu'elle indique l'essence même de notre tenue devant Dieu. Demander la miséricorde n'est pas simplement l'une des nombreuses demandes. C'est l'invocation à Dieu la plus universelle, la plus nécessaire, la plus englobante. Une invocation pour tous et pour chacun, pour l'homme se trouvant à n'importe quelle étape de la vie spirituelle : de la toute première et la plus basse – jusqu'à la toute dernière et la plus haute.

 

La miséricorde – tous les dons de Dieu

Avant de parler de la demande, il faut comprendre ce qu'est la miséricorde de Dieu. La miséricorde, c'est tout ce que Dieu donne à l'homme et à toute la création. Dieu fait tout selon Sa miséricorde sans mesure : Il crée, Il pourvoit, Il sauve, Il transfigure, Il aime. Il n'y a pas un seul don qui ne soit un don de miséricorde. C'est pourquoi, lorsque nous crions « fais-nous miséricorde », nous ne demandons pas seulement l'une des propriétés de Dieu, mais Lui-même, la plénitude de Sa présence aimante dans notre vie.


Étymologie

Dans l'Évangile et dans les liturgies, nous entendons : « Κύριε, ἐλέησον » (Kyrie, eleison). Le mot grec ἔλεος (eleos) – miséricorde, compassion – est proche par la sonorité du mot ἔλαιον (elaion) – huile d'olive, et l'onction par cette huile. Ces mots ne sont pas apparentés étymologiquement, mais dans l'usage biblique, ils sont souvent associés, formant une image sémantique unique. Dans l'Écriture, l'huile est un symbole de la miséricorde de Dieu. Si nous parcourons tout l'Ancien et le Nouveau Testament, en recherchant tous les passages liés à ces notions, nous les rencontrons dans toute une série de paraboles et d'événements variés, permettant de comprendre clairement la signification de la demande « fais-moi miséricorde / fais-nous miséricorde ».

Dans le livre de la Genèse, après le déluge, Noé envoie des oiseaux pour savoir si les eaux ont baissé. Et la colombe revient vers lui avec un rameau d'olivier dans le bec (cf. Gn 8:11). Ce petit rameau devint pour Noé et pour tous ceux qui étaient dans l'arche, une annonce : la colère de Dieu a cessé, Dieu donne à l'homme la possibilité de tout recommencer, de sortir sur la terre ferme et d'essayer de vivre d'une manière nouvelle. Le premier sens de la miséricorde, qui se révèle à travers cette image, est la cessation de la colère, le don de la paix et d'un nouveau commencement.

Ensuite, dans la parabole du bon Samaritain, la miséricorde se manifeste par l'huile : le Samaritain, voyant l'homme blessé, « pansa ses plaies, en y versant de l'huile et du vin » (Luc 10:34). Ici, l'huile apparaît comme un remède guérisseur, apaisant la douleur et restaurant la nature endommagée.

Dans l'Ancien Testament, l'huile sert pour l'Onction des Rois et des Prêtres. Lorsque l'huile était versée sur la tête de celui qui était oint, cela signifiait que la grâce de Dieu descendait sur lui, lui donnant la force d'accomplir ce qui dépasse les capacités humaines. Le Roi et le Prêtre sont appelés à se tenir au seuil entre la volonté des hommes et la volonté de Dieu. Le Psalmiste chante : « C'est comme une myrrhe précieuse sur la tête, qui descend sur la barbe, la barbe d'Aaron, qui descend sur le bord de ses vêtements » (Ps. 132:2). L'huile est le signe de la grâce envoyée d'en haut, qui rend l'homme capable d'accomplir la vocation désignée par Dieu.

Ainsi, l'huile dans la Bible symbolise trois choses : la cessation de la colère et le don de la paix, la guérison de nos blessures, et le fait que Dieu déverse sur nous la grâce pour accomplir Sa volonté. L'apôtre Paul écrit : « Là où le péché s'est multiplié, la grâce a surabondé » (Romains 5:20). La miséricorde est cette force que Dieu nous donne pour ce que nous ne pouvons faire par notre propre force.

 

De la première marche à la dernière : le chemin de l'ascension

Lorsque nous prononçons « fais-nous miséricorde », nous demandons tout à la fois, car cette demande embrasse tout le chemin de la vie chrétienne – du seuil du repentir jusqu'au sommet de la déification.

1. Fais-moi miséricorde – prends pitié (aie pitié), ne me rejette pas

Tout commence par la prise de conscience de notre indignité. Souvenons-nous du publicain qui « n'osait même pas lever les yeux au ciel », mais se frappait la poitrine en disant : « Mon Dieu, sois miséricordieux à moi, pécheur ! » (Luc 18:13). C'est le premier cri de l'âme sortie des ténèbres de l'égocentrisme. Ici « sois miséricordieux » signifie : « Ne me repousse pas, Seigneur, abaisse Ton regard sur moi, bien que je sois indigne de Ton regard ». Le Psalmiste s'écrie : « Fais-moi miséricorde, ô Dieu, selon Ta grande miséricorde » (Ps. 50:3). C'est la confession que nous sommes sauvés non par un droit (non pas d'une manière légaliste), mais uniquement par le don de la miséricorde. Le premier degré - la connaissance de soi-même, c'est la prise de conscience de son état déchu dans les péchés.

2. Fais-moi miséricorde – pardonne

Sans le pardon de la faute, il n'est pas de chemin vers Dieu. La miséricorde de Dieu est cette force qui enlève de nous le poids de la condamnation. L'apôtre Paul témoigne : « Tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu, et ils sont gratuitement justifiés par Sa grâce, par la rédemption qui est en Jésus-Christ » (Romains 3:23-24). Lorsque nous disons « fais-nous miséricorde », nous demandons que nous soient imputés non pas nos péchés, mais le sacrifice de la Croix du Sauveur. Le deuxième degré - justification en Christ.

3. Fais-moi miséricorde – purifie

La miséricorde ne se contente pas de fermer les yeux sur le péché, elle détruit le péché lui-même. Le prophète Isaïe appelle : « Lavez-vous, purifiez-vous ; ôtez vos actions mauvaises de devant Mes yeux » (Is. 1:16). Dans le Psaume 50 nous entendons : « Asperge-moi avec l'hysope, et je serai pur ; lave-moi, et je serai plus blanc que la neige » (Ps. 50:9). « Fais-moi miséricorde » signifie : enlève de moi la souillure de la volonté mauvaise et guéris les conséquences du péché, comme le médecin guérit la lèpre. Le troisième degré - purification et guérison.

4. Fais-moi miséricorde – donne des forces pour combattre dans la lutte

La vie chrétienne est un combat, un exploit. Nous demandons la miséricorde comme force pour la guerre contre les tentations. Le Seigneur Lui-même nous enseigne : « Veillez et priez, afin de ne pas tomber en tentation ; l'esprit est ardent, mais la chair est faible » (Matthieu 26:41). L'apôtre Paul, tourmenté par une « écharde dans la chair », entendit de Dieu : « Ma grâce te suffit, car Ma puissance s'accomplit dans la faiblesse » (2ème Corinthiens 12:9). La miséricorde est cette force de grâce qui agit là où s'arrêtent nos propres forces. Le quatrième degré - secours de Dieu dans la lutte.

5. Fais-moi miséricorde – aide-moi à vivre vertueusement

Il ne suffit pas de cesser de pécher, il faut faire le bien. La miséricorde de Dieu est cette force qui rend possible l'accomplissement des commandements. Le Seigneur dit : « Sans Moi, vous ne pouvez rien faire » (Jean 15:5). C'est pourquoi notre « fais-nous miséricorde » est une demande pour que nos mains impuissantes deviennent des instruments de la vérité de Dieu. Le cinquième degré - transformation et transfiguration de notre vie.

6. Fais-moi miséricorde – fortifie-moi dans le portement de la croix

À chacun est donnée sa propre croix. Et la miséricorde de Dieu n'est pas la délivrance de la croix, mais la force pour la porter. « Qu'il renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix, et qu'il Me suive » (Marc 8:34) – appelle le Seigneur. « Fais-moi miséricorde » est le cri en retour de l'âme qui souffre sous le poids des afflictions, mais qui croit que « Dieu est fidèle, et Il ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces » (1er Corinthiens 10:13). Le sixième degré - enseignement de la patience.

7. Fais-moi miséricorde – affermis-moi dans la foi, l'espérance et l'amour

Les plus hautes vertus ne sont pas le fruit de l'héroïsme humain, mais un don de la miséricorde. L'Apôtre dit : « Que le Seigneur dirige vos cœurs dans l'amour de Dieu et dans la patience du Christ » (2ème Thessaloniciens 3:5). Lorsque nous demandons « fais-nous miséricorde » à la liturgie, nous demandons que notre foi ne chancelle pas, que notre espérance ne soit pas confondue, que notre amour ne s'épuise pas. Le septième degré - acquisition des fruits spirituels.

8. Fais-moi miséricorde – conduis-moi à la déification

 Enfin, le but suprême est la déification (theosis), l'union à Dieu. Saint Athanase le Grand a dit : « Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne dieu ». C'est là la miséricorde ultime. L'apôtre Pierre écrit que nous ont été « données de grandes et précieuses promesses, afin que par elles vous deveniez participants de la nature Divine » (2ème Pierre 1:4). Dans la demande « fais-moi miséricorde » se trouve renfermé tout le chemin : du premier souffle timide du publicain – jusqu'à l'entrée du fils ou de la fille bien-aimé(e) dans les demeures du Roi Céleste. Le huitième degré - la perfection finale.

Quand donc cette demande se taira-t-elle ?

Dans notre existence terrestre, la demande « fais-moi miséricorde » est le souffle de l'âme. Il ne cessera que lorsque prendra fin notre voyage terrestre. Lorsque l'homme sera définitivement gracié – c'est-à-dire introduit dans la gloire de la déification, qu'il aura atteint la perfection totale et sans mesure – alors la miséricorde cessera d'être un besoin et deviendra réalité.

Alors, comme le dit Jean le Théologien : « Et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort ne sera plus ; il n'y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur » (Apocalypse 21:4). À la demande « fais-moi miséricorde » succédera la gratitude éternelle. Nous ne demanderons plus, mais nous « vivrons avec Lui » (Romains 6:8), et notre prière se transformera en doxologie.

Mais tant que nous marchons sur la terre, tant que la vie palpite en nous, tant que nous luttons contre le péché, – il n'est pas de mot plus nécessaire, plus plein et plus salutaire que cette prière brève, mais sans fond : « Seigneur, fais-nous miséricorde ! » Car, comme le dit l'apôtre Paul, « Dieu a renfermé tous les hommes dans la désobéissance, afin de faire miséricorde à tous » (Romains 11:32).



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