Gravir l'Échelle de la Perfection : Leçon de Vie de Saint Jean Climaque
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Auteur : Évêque Théophane le Reclus (1815 - 1894)
Recueil de sermons : « Paroles sur la repentance, la communion aux Saints Mystères du Christ et l’amendement de la vie »
Quatrième dimanche du Grand Carême : Comment devenir un parfait imitateur de saint Jean (sermon prononcé le 2 avril 1861)
Illustration : icône russe « L'Échelle vers le Ciel », fin XVIII siècle
Ce dimanche est dédié à la mémoire de notre saint père Jean, l’auteur de L'Échelle. Il est superflu d'expliquer pourquoi la Sainte Église en a décidé ainsi. Le saint Carême n’est pas seulement institué pour notre purification, mais aussi pour nous affermir dans le bien ; non seulement pour poser un bon commencement, mais pour progresser sur la voie de la perfection.
Ainsi, pour éviter que celui qui a fait quelques efforts dans la pratique du bien, accompli quelques exploits ou mené une vie rangée durant quelque temps, ne s'imagine avoir déjà tout accompli ou être parvenu loin sur le chemin de la perfection, l'Église rappelle aujourd'hui à chacun de nous la mémoire de saint Jean Climaque. En nous souvenant de lui, nous pouvons nous représenter mentalement sa sainte « Échelle » et, en y mesurant nos propres travaux, déterminer plus sûrement ce que nous avons déjà parcouru et ce qu'il nous reste à franchir.
Pour vous aider dans cette tâche, le mieux serait de résumer cette sainte « Échelle » de l’ascension vers la perfection divine. Mais je crois que l'on peut atteindre le même but en décrivant la vie de saint Jean Climaque ; car ce n’est pas seulement par ses écrits, mais par sa vie même qu’il nous indique l'échelle que doivent gravir tous ceux qui désirent se perfectionner dans la vie spirituelle. Écoutez donc.
La biographie de saint Jean Climaque est courte, mais elle contient l'essentiel, ou plutôt, elle contient tout. Voici quel fut le cours de sa vie. Dès sa jeunesse, il aima le Seigneur. Malgré les brillantes espérances que laissaient présager ses dons naturels et sa vaste érudition, il quitta le monde et s'éloigna de sa patrie pour le Sinaï. Par cet exil volontaire, il cherchait à s'affranchir des nombreux obstacles à la vie spirituelle et à trouver dans ce lieu une indication concrète sur ce qu’il faut chercher, et où le chercher.
Ayant ainsi posé un bon fondement, il se livre dès son entrée au monastère, corps et âme, à un instructeur expérimenté. Il se place dans un état tel que son âme semble n'avoir plus ni raison propre, ni volonté propre. En écrasant ainsi en lui la confiance en soi et l'arbitraire, il se délivre bientôt de l'arrogance (habituelle aux gens doués pour acquérir une simplicité céleste), se montrant parfait dans les travaux et les vertus de l'obéissance.
Lorsque son instructeur s'en alla vers le Seigneur, saint Jean, brûlant du désir d'une plus grande perfection et déjà affermi dans les vertus monastiques — tant extérieures qu’intérieures — s'engagea sur la voie du silence (l'hésychia). Ayant choisi pour cet exploit un lieu propice à environ un kilomètre du temple du Seigneur, il y passa quarante ans dans la solitude, pratiquant une abstinence et un ascétisme rigoureux, dans la prière incessante et la contemplation, mais surtout dans les larmes, qui furent son pain jour et nuit.
Aussi s'éleva-t-il bientôt au plus haut degré de pureté, devenant un vase de dons divins particuliers : la clairvoyance, l’audace dans la prière et le don des miracles. Plus tard, lorsqu'il fallut élire un abbé, les frères le choisirent unanimement comme chef, tel un nouveau Moïse. Descendu de la montagne de la théoria (la contemplation), il offrit alors, comme des tables écrites par Dieu, sa sainte « Échelle » où il dépeignit l'image de la vie chrétienne parfaite — une vie qu’il avait lui-même parcourue et que la grâce de Dieu avait gravée dans son cœur. Après avoir ainsi guidé ces moines d'élite, il atteignit le terme de sa vie visible pour s'en aller vers la Jérusalem d'En-Haut.
Voilà tout le cours de sa vie. Je n'ai pas abordé les détails, car je voulais seulement souligner les degrés par lesquels il est monté vers la perfection pour notre instruction. Il est facile de remarquer qu'il y en eut trois principaux : l'abandon du monde et de ses espérances, les travaux de l'obéissance sous la direction d'un père spirituel, et enfin le silence, qui le rendit digne des dons de Dieu et d'un abbatiat rempli de sagesse divine.
Ces 3 étapes sont communes à tous les saints qui ont brillé par leur perfection chrétienne sur terre, comme vous pouvez le vérifier en lisant attentivement la vie de n'importe lequel d'entre eux. Ce sont ces mêmes degrés que nous devons tous franchir si nous désirons être de vrais chrétiens, et non seulement le paraître.
Que personne ne se dise : « C'est là la vie d'un moine ermite, alors que nous, laïcs, vivons en société ; comment appliquer sa vie à la nôtre ? Même avec de la bonne volonté, nous ne le pourrions pas, car nos circonstances sont tout autres. »
Mais, frères, la force ne réside pas dans la forme. Certes, nous ne pouvons pas parcourir ces trois degrés sous la forme exacte où saint Jean et les moines les ont vécus, mais nous pouvons les vivre au cœur du monde et de la vie sociale, sous une autre forme, mais avec la même intensité spirituelle.
Redonnons-leur d'abord leur vrai nom. Le renoncement à tout, ou l'abandon du monde, vous est compréhensible. L'obéissance, c'est une vie de labeur honnête, menée non selon sa propre volonté, mais selon l'indication d'un autre. Enfin, le silence, c'est l'aspiration à demeurer sans cesse dans le cœur avec le Dieu Unique ; celui qui y parvient commence à manifester les forces de Dieu ou des dons particuliers. Voyez maintenant comment cela peut être accompli par un laïc, et comment vous l'accomplissez déjà.
Ce qui, chez saint Jean, est abandon du monde et retrait au Sinaï, devient chez nous l'abandon d'une vie de péché et de passions pour se tourner, par l'esprit et le cœur, vers ce qui plaît à Dieu. Car le « monde » est l'image d'une vie passionnée et pécheresse, tandis que le monastère est le symbole d'une vie vertueuse. Quiconque délaisse le péché avec l'intention de vivre saintement fait la même chose que celui qui quitte le monde pour entrer au monastère. Si, durant ce carême, vous vous êtes sincèrement repentis et avez résolu de ne plus offenser Dieu par vos péchés, vous êtes devenus les imitateurs de saint Jean quittant le monde pour le Sinaï. Il vous reste à persévérer dans cette intention pour l'imiter dans le second degré de son ascension.
À ce second degré, saint Jean pratiquait l'obéissance sous la direction d'un ancien. Dans notre vie quotidienne, en quoi consiste cette obéissance ? Dans l'accomplissement des commandements qui définissent la vie de chacun, que ce soit comme père ou mère de famille, comme citoyen ou comme fils de l'Église. Fais ce que les commandements ordonnent, et tu seras un parfait « obéissant ». Si tu es serviteur, accomplis tes devoirs de serviteur ; si tu es parent, tes devoirs de parent ; si tu es fils, tes devoirs de fils ; si tu es juge, les devoirs de la justice ; si tu es commerçant, commerce avec honnêteté. Respecte les exigences de la cité et tout ce que commande la Sainte Église, du plus petit au plus grand précepte. Tout cela constitue une obéissance salvatrice, car on n'agit plus selon sa propre volonté, mais selon ce qui est prescrit. Saint Jean avait un guide ; et vous, qui sont vos guides ? Les pasteurs de l'Église. Allez les consulter, instruisez-vous et agissez selon leurs conseils. Ce n'est pas leur propre volonté qu'ils vous dicteront, mais les commandements de l'Évangile et les règles de l'Église de Dieu. Celui qui, ayant quitté le péché, vit ainsi dans la pratique du bien et l'accomplissement des commandements divins sous la direction de pasteurs légitimes, celui-là imite saint Jean dans son second degré de perfection.
Enfin, comment l'imiter dans le silence (l'hésychia) ? Voici : qu’est-ce que le silence ? Extérieurement, c'est s'isoler pour être seul ; intérieurement, c'est écarter toute distraction mentale et se recueillir au fond de son cœur pour y demeurer sans cesse devant la face du Dieu unique qui voit tout. Le silence extérieur n'est pas toujours possible dans la vie active, mais la solitude intérieure est entre vos mains. Aménagez-la en vous efforçant, aussi souvent que possible, de descendre dans votre « cellule intérieure » pour vous tenir seul à seul devant Dieu. Que vous soyez à la maison, en chemin, au travail ou à l'église, forcez-vous à ne pas laisser votre attention quitter votre cœur et ne détachez pas l’œil de votre esprit de la présence de Dieu. Vous serez alors des solitaires et des silencieux.
Le besoin de cette demeure intérieure et silencieuse naît dans l'âme à la suite d'un effort consciencieux pour accomplir les commandements de Dieu. Tant que les passions et les habitudes pécheresses dominent le cœur, le silence intérieur est impossible : c'est leur nature même qui s'y oppose. Le travail du bien déracine ces passions. Alors naît l'appel à l'union avec le Seigneur. Voyez ceux qui se sont affermis dans le bien : souvent, pendant la prière ou la lecture pieuse, ils entrent si profondément en eux-mêmes et se plongent dans un tel silence qu'ils ne voient plus le temps passer. Malgré la fatigue physique, ils ne voudraient pas s'arrêter, tant cet état est bienheureux. Ce sont là les prémices du silence intérieur, accessible même dans la vie de famille. Il s'agit de persévérer, de prier pour que ces moments se multiplient jusqu'à devenir un état continu. Et cela arrivera, car le Seigneur n'abandonne jamais le travail de l'amour. Il faut seulement écarter de sa vie tout ce qui peut troubler cette disposition et éteindre cette douce chaleur du silence intérieur.
Voilà comment chacun de vous peut devenir un parfait imitateur de saint Jean.
Seulement, frères, « courez de manière à remporter le prix » (1er Corinthiens 9:24). Élevez-vous jusqu'à « la mesure de la stature parfaite du Christ » (Éphésiens 4:13). Quel modèle nous avons là ! Devant Lui, tout ce que nous faisons n'est rien. Ne nous attardons pas sur nos maigres accomplissements. « Oubliant ce qui est derrière et tendus vers ce qui est devant », hâtez-vous « vers le but, pour le prix de la vocation céleste... en Jésus-Christ » (Philippiens 3:13-14).
Amen.