Que dit le Christianisme Orthodoxe sur l'évolution de l'homme ?
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Un client de ma maison d'édition (qui a acheté les 2 livres de la collection Apologétique) m'a écrit hier ce message : " Que dit le christianisme orthodoxe sur l'évolution de l'homme ? ". Et j'ai pensé que je suis incapable de lui répondre brièvement, et je ferais mieux de publier un article spécifique sur ce sujet.
D'un côté, la biologie moderne présente l'évolution darwinienne comme la théorie explicative dominante de l'apparition de la vie et de l'humanité.
De l'autre côté : le récit biblique sur la création d'Adam et Ève.
Pour un chrétien orthodoxe, comment articuler ces deux discours sans trahir ni la science (dans son état actuel) ni la Foi ? Peut-on être à la fois orthodoxe et évolutionniste ?
"The Philosophy of Evolution" et "The Patristic Doctrine of Creation" du père Seraphim Rose (1934 – 1982) ont profondément marqué la réflexion orthodoxe contemporaine sur la Création et l'évolution.
Le Problème : science évolutionniste et foi orthodoxe
La théorie de l'évolution : ce qu'elle dit (et ne dit pas)
La théorie de l'évolution, dans ses versions darwinienne et néo-darwinienne, propose un mécanisme général pour expliquer la diversité et la complexité du vivant :
- les espèces changent au fil du temps ;
- ces changements sont dus à des mutations aléatoires et à la sélection naturelle ;
- l'homme moderne (Homo sapiens) descend d'ancêtres primates, eux-mêmes issus d'une longue chaîne évolutive remontant aux premières formes de vie (amoeba, etc...).
Cette théorie est aujourd'hui largement acceptée dans la communauté scientifique de la biologie comme le meilleur cadre explicatif disponible.
Cependant, il est important de distinguer :
- Les faits observés : par exemple, les variations observables au sein des populations, les fossiles montrant des formes intermédiaires, les similitudes génétiques entre espèces.
- L'interprétation idéologique athée : l'idée que tout ce processus est purement matériel, non dirigé, sans finalité ni intention divine.
La science empirique, en tant que telle, ne peut pas prouver que Dieu n'existe pas, ni qu'Il existe et intervient dans l'histoire du monde.
La foi orthodoxe : l'homme créé par Dieu
Du côté de l'Orthodoxie, la Révélation biblique, apostolique et patristique affirme avec force que:
- Dieu est le Créateur du ciel et de la terre, de tout ce qui est visible et invisible ;
- L'homme est créé directement par Dieu, « à Son image et à Sa ressemblance » ;
- Adam et Ève sont des personnes historiques, premier parents de l'humanité ;
- La chute (le péché originel) a introduit la mort, la souffrance et la corruption dans le monde.
Les Pères de l'Église, dans leur lecture de la Genèse, insistent sur le caractère unique de l'homme :
- il est à la fois corps et âme, créature terrestre et appelé à la déification ;
- il est placé au sommet de la Création, comme roi et prêtre du cosmos ;
- sa vocation est de devenir « participant de la nature divine » (2ème Pierre 1:4).
Pour la Tradition orthodoxe, l'homme n'est pas le produit accidentel d'un processus aveugle, mais le fruit d'un acte délibéré de Dieu, orienté vers la communion avec Lui.
Le choc apparent : deux récits incompatibles ?
À première vue, les deux récits s'opposent :
- L'évolution darwiniste présente l'homme comme le résultat d'un très-très-très long (excessivement trop long) processus naturel, sans nécessité d'intervention divine.
- La Genèse présente l'homme comme créé directement par Dieu, en un acte spécial et immédiat.
Beaucoup de chrétiens hétérodoxes ont cherché à « harmoniser » les deux en proposant :
- l'évolution théiste (Dieu guide le processus évolutif) ;
- le concordisme (les « jours » de la Genèse correspondent à des ères géologiques) ;
- le symbolisme (la Genèse n'est qu'un récit mythique sans prétention historique).
Mais pour le père Seraphim Rose, ces tentatives risquent de diluer la Foi et de trahir le sens que les Pères ont donné à la Genèse.
Pourquoi cette question est spirituellement cruciale
L'évolution comme philosophie, pas seulement comme science
Le père Seraphim Rose insiste sur un point capital : l'évolution darwinienne n'est pas seulement une théorie scientifique ; c'est aussi, et peut-être surtout, une philosophie athée.
Dans The Philosophy of Evolution, il montre que Darwin lui-même, et plus encore ses successeurs, ont extrapolé la théorie biologique en une vision du monde :
- tout est le produit du hasard et de la nécessité ;
- il n'y a pas de finalité, pas de sens transcendant ;
- l'homme n'est qu'un animal plus évolué, sans nature spirituelle particulière.
Cette philosophie évolutionniste est étroitement liée à un matérialisme et un athéisme explicites.
Ainsi, accepter l'évolution comme philosophie, c'est :
- nier la transcendance de l'homme ;
- relativiser le péché et la chute (« si la mort et la souffrance ont toujours existé, comment parler de chute ? ») ;
- vider de leur sens la Rédemption et la Résurrection.
Conséquences pour la vie spirituelle
Si l'homme n'est qu'un animal évolué, alors :
- La prière, l'ascèse, la participation aux Sacrements perdent leur fondement ontologique ;
- La vertu et le vice deviennent des constructions sociales, non des réalités spirituelles ;
- La mort est une simple fin biologique, non un passage vers la vie éternelle.
Pour un orthodoxe, cette perspective est spirituellement mortifère.
La Tradition Orthodoxe enseigne au contraire que :
- l'homme est appelé à la déification (théosis) ;
- le cosmos tout entier est appelé à être transfiguré en Christ ;
- l'histoire a un sens : elle va de la Création à la Parousie, en passant par l'Incarnation et la Croix.
Adopter une philosophie évolutionniste, c'est donc saper les fondements mêmes de la vie spirituelle orthodoxe.
Le risque du concordisme : affaiblir la Parole de Dieu
Beaucoup de chrétiens hétérodoxes (comme Pierre Teilhard de Chardin) cherchent à « sauver » la foi en l'adaptant à la science moderne.
- de lire les « jours » de la Genèse comme des périodes géologiques ;
- de voir dans l'évolution le moyen choisi par Dieu pour créer l'homme ;
- d'interpréter Adam et Ève comme des symboles de l'humanité naissante.
Mais pour le père Seraphim Rose, ces approches posent plusieurs problèmes :
-
Elles ignores lecture des Pères : les Pères de l'Église, dans leur grande majorité, ont compris la Genèse de manière littérale et historique.
-
Elles relativisent l'autorité de l'Écriture : si on peut réinterpréter la Genèse à la lumière de théories scientifiques changeantes, alors toute l'Écriture devient malléable au gré des modes intellectuelles.
-
Elles créent une confusion pastorale : les fidèles se demandent alors ce qu'il faut croire vraiment. La foi devient floue, subjective.
Seraphim Rose souligne que la question n'est pas d'abord scientifique, mais théologique : comment l'Église a-t-elle compris la Genèse à travers les siècles ?
La vision patristique de la création de l'homme
Retour aux sources : les Pères de l'Église
Dans Genesis, Creation and Early Man et The Patristic Doctrine of Creation, le père Seraphim Rose s'attache à présenter ce qu'il appelle « la preuve manquante » : l'enseignement unanime des saints Pères sur la création.
Il montre que, malgré certaines variations dans les détails, les Pères s'accordent sur des points fondamentaux:
- La création "ex nihilo" : Dieu a créé le monde à partir de rien, par Sa Parole.
- La bonté originelle de la Création : au commencement, tout était « très bon » (Genèse 1:31). La mort, la souffrance, la corruption sont des conséquences du péché.
- La création de l'homme en deux temps : d'abord le corps « tiré de la terre », puis l'âme « soufflée » par Dieu (Genèse 2:7). L'homme est une synthèse du matériel et du spirituel.
- La chute historique d'Adam : par sa désobéissance, Adam a introduit le péché et la mort dans le monde, affectant toute la création.
Pour les Pères, la Genèse n'est pas un mythe parmi d'autres, mais le récit véridique des origines, dont la compréhension pleine est donnée par le Christ et Son Église.
L'homme selon les Pères : une créature unique
Les Pères insistent sur la singularité de l'homme :
- Image de Dieu : l'homme reflète la Trinité par sa nature composite (corps, âme, esprit) et par sa capacité à aimer, à connaître, à choisir librement.
- Microcosme : l'homme est un microcosmos, car il résume en lui tout l'univers - visible et invisible. Le cosmos est pour l'homme, et non pas l'homme pour le cosmos.
- Roi et prêtre de la Création : il est appelé à offrir le monde à Dieu dans l'action de grâces.
- Appelé à la déification : sa fin ultime est de devenir « dieu par grâce », participant de la vie divine. Saint Maxime le Confesseur a dit que l'homme est appelé à prendre en lui le monde entier, étant capable de le comprendre sans s'y perdre, car il le transcende.
Cette vision est incompatible avec l'idée que l'homme serait simplement le dernier maillon d'une chaîne évolutive (sans parler de la fameuse question du " chaînon manquant " et jamais trouvé).
La position de Seraphim Rose sur l'évolution
Le père Seraphim Rose est souvent perçu comme un « créationniste » strict, opposé à toute forme d'évolution.
L'évolution darwiniste comme philosophie athée
Seraphim Rose fait la distinction :
- La science empirique : l'étude des mécanismes naturels, des fossiles, de la génétique, etc.
- La philosophie évolutionniste : l'idée que tout s'explique par le hasard et la nécessité, sans Dieu ni finalité.
Il affirme que l'évolution, en tant que philosophie, est incompatible avec la foi chrétienne, car elle nie la Création, la chute, la Rédemption et la Résurrection.
L'évolution biologique : une hypothèse, pas un fait
Rose reconnaît que la science observe des changements dans les espèces (micro-évolution), mais il conteste que la macro-évolution (passage d'un type d'organisme à un autre totalement différent) soit prouvée.
Pour lui, les données scientifiques sont interprétées à travers le prisme de la philosophie évolutionniste.
L'impossibilité de l'évolution de l'homme
Sur la question spécifique de l'évolution de l'homme, Rose est catégorique : l'idée que l'homme descendrait d'un animal inférieur est inconciliable avec l'enseignement patristique.
Pourquoi ?
- Parce que l'homme est créé « à l'image de Dieu », ce qui implique une différence qualitative, pas seulement quantitative, avec les animaux.
- Parce que la chute d'Adam est un événement historique qui conditionne toute l'histoire du Salut de l'humanité. Si Adam n'est pas un homme réel, la doctrine du péché originel s'effondre.
- Parce que le Christ, « nouvel Adam », assume la nature humaine réelle d'Adam pour la sauver.
Ainsi, pour Rose, l'Orthodoxie ne peut accepter l'évolution de l'homme sans renier ses fondements dogmatiques.
Une voie orthodoxe : distinguer science et théologie
La solution proposée par le père Seraphim Rose n'est pas un rejet simpliste de la science, mais une clarification des domaines :
- La science étudie le « comment ? » des phénomènes naturels.
- La théologie révèle le « pourquoi ? » et le « qui ? » : Dieu est le Créateur, l'homme est créé pour la communion avec Lui, le Christ est le Sauveur.
L'Orthodoxie n'a pas à avoir peur des découvertes scientifiques, mais elle doit résister à la tentation de plier la Révélation aux théories changeantes de la science.
Rose invites les orthodoxes à :
- connaître la Tradition : lire les Pères, se former à la théologie patristique ;
- discerner les philosophies : reconnaître les présupposés athées ou matérialistes derrière certaines interprétations scientifiques ;
- vivre la foi : c'est dans la prière, les Sacrements et l'ascèse que l'on goûte la vérité de la Création et de la Rédemption.
Lectures de la Genèse et enjeux contemporains
Comment lire la Genèse aujourd'hui?
Face à la théorie de l'évolution, comment un orthodoxe doit-il lire le livre de la Genèse ?
Le père Seraphim Rose propose quelques principes :
La Genèse est un texte inspiré, mais pas un manuel de science
La Genèse nous révèle des vérités théologiques fondamentales :
- Dieu est le Créateur ;
- L'homme est créé à Son image ;
- La chute introduit le péché et la mort.
Les Pères eux-mêmes reconnaissaient que certain aspects du récit (comme la nature des « jours ») pouvaient être compris de manière plus symbolique.
Cependant, Rose insiste : cette ouverture à la symbolique ne doit pas conduire à nier l'historicité d'Adam et de la chute.
La lecture littérale des Pères
Contrairement à ce qu'affirment certain apologètes modernes, les Pères, dans leur grande majorité, ont compris la Genèse de manière littérale :
- Les jours de la création sont des jours ordinaires ;
- Adam et Ève sont des personnes réelles ;
- Le paradis est un lieu concret (même si aussi spirituel) ;
- Le Déluge Universel est un événement historique.
Rose montre que les tentatives de « spiritualiser » complètement la Genèse sont souvent motivées par le désir de s'adapter à la science moderne, plutôt que par une fidélité aux Pères.
La place de l'allégorie
Certains auteures ecclésiastique, comme Origène ou saint Grégoire de Nysse, ont utilisé l'allégorie pour approfondir le sens spirituel de la Genèse.
Pour Seraphim Rose, l'allégorie est un moyen de découvrir les richesses spirituelles de l'Écriture, pas de la vider de son contenu historique.
Les enjeux contemporains : bioéthique, écologie, sens de la vie
La question de l'évolution de l'homme n'est pas seulement théorique ; elle a des implications pratiques :
Bioéthique
Si l'homme n'est qu'un animal évolué, alors :
- L'avortement, l'euthanasie, la manipulation génétique peuvent être justifiés au nom du bien-être ou de l'efficacité ;
- La dignité humaine devient relative.
Au contraire, si l'homme est image de Dieu, alors :
- Toute vie humaine est sacrée ;
- La technique doit être au service de l'homme, non l'inverse ;
- La bioéthique doit se fonder sur la loi morale chrétienne.
Ecologie
La vision orthodoxe de la création offre une base solide pour une écologie authentique :
- Le cosmos est bon, car créé par Dieu ;
- L'homme est le gardien de la création, appelé à la préserver et à l'offrir à Dieu ;
- La crise écologique est liée au péché : exploitation égoïste, consumérisme, oubli de Dieu.
L'évolutionnisme matérialiste, en revanche, tend à voir la nature comme une ressource à exploiter, ou comme le produit impersonnel du hasard.
Sens de la vie humaine
Enfin, la question de l'origine de l'homme conditionne celle du sens de sa vie :
- Si l'homme est un accident, sa vie n'a pas de sens absolu ;
- Si l'homme est créé par amour, pour la communion avec Dieu, alors sa vie a une vocation éternelle.
La réponse orthodoxe, nourrie par les Pères et par des auteurs comme Seraphim Rose, est claire : l'homme n'est pas un animal évolué ; l'homme est appelé à la déification.
L'homme, créature appelée à évoluer en Dieu
Le christianisme orthodoxe, à la lumière des Pères, offre une réponse profonde et cohérente à la question de l'évolution de l'homme.
Résumé de l'article
- Problème : la théorie de Darwin (enseignée aux enfants à l'école publique en France comme un fait établi et non-discutable) semble contredire la Genèse et la foi orthodoxe en la création directe de l'homme par Dieu.
- Conséquence : accepter l'évolution darwinienne (qui est seulement une théorie non-prouvée) comme philosophie conduit à un relativisme spirituel, à une perte de sens, et à une dilution de la foi.
- Solution : distinguer science et philosophie de cette science ; revenir à l'enseignement patristique sur la Création ; affirmer l'historicité d'Adam et de la chute ; reconnaître l'homme comme image de Dieu, appelé à la déification.
L'homme selon l'Orthodoxie : une créature en devenir - en union avec Dieu
L'Orthodoxie ne nie pas que l'homme puisse « évoluer », mais elle donne à ce mot un sens radicalement différent de celui de Darwin.
Voici l'enseignement de la Tradition Orthodoxe :
- L'homme est créé parfait en Adam, mais appelé à grandir dans la communion avec Dieu ;
- Par la chute, il déchoit de sa vocation ;
- Par le Christ, il est restauré et appelé à « évoluer » spirituellement vers la déification.
Ainsi, l'homme n'est pas le produit d'une évolution biologique aveugle, mais la créature que Dieu a voulue pour Lui-même, et qu'Il appelle à partager Sa vie éternelle.
Pour aller plus loin
Si ce sujet vous intéresse, nous vous encouragements à :
- Etudier les commentaires patristiques de la Genèse (saint Jean Chrysostome, saint Basile le Grand, saint Grégoire de Nysse, etc.) ;
- Participer aux discussions et formations proposées par votre paroisse ou votre diocèse.
La question de l'évolution de l'homme n'est pas secondaire : elle touche au cœur de notre identité et de notre vocation en Christ.
Sources :
- Seraphim Rose, Genesis, Creation and Early Man: The Orthodox Christian Vision (Saint Herman of Alaska Brotherhood, 2000).
- Seraphim Rose, The Philosophy of Evolution (essai et conférences).
- Seraphim Rose, The Patristic Doctrine of Creation (texte sur la doctrine patristique de la création).
Ces ouvrages constituent une introduction précieuse à la vision orthodoxe de la Création et de l'homme.